Les agricultrices veulent accéder aux médias

Ras-le-bol d’être invisibles ! Elles aimeraient bien avoir la parole, les agricultrices... Peu présentes dans les médias, qui font la part belle aux hommes, elles s’agacent de cette disqualification injustifiée. Elles sont pourtant très pro, mieux formées, meilleures gestionnaires. Décidées à accéder enfin à l’espace médiatique, elles ont invité des journalistes pour lever les barrières.

« Comment expliquer notre invisibilité dans les médias ? ». Sylvie Tranchevent, la présidente du comité « Agriculture au féminin 22 », a mis les pieds dans le plat, le 19 septembre dernier, à Saint Brieuc. Malgré le beau temps et les ensilages en cours dans les champs, les agricultrices ont fait le déplacement pour participer à la journée « Agricultrices et médias », organisée à la Chambre d’Agriculture des Côtes d’Armor.

C’est toujours les hommes qu’on interview !

Sylvie, productrice de lait près de Dinan, s’interroge comme ses consœurs. Le constat est amer. « On fait un vrai boulot sur les exploitations, avec la maitrise technique et très souvent, la responsabilité de la gestion. On est formées, on a le statut d’exploitante, mais c’est les hommes que les journalistes interviewent ! et même sur des tâches qu’ils n’assument pas, comme la traite par exemple… ».  Incongru, mais fréquent. Trois enseignantes-chercheuses au Cnrs-Iut de Lannion -Béatrice Damian, Sandy Montalona et Clémentine Comer- ont confirmé les faits, enquêtes à l’appui. Les représentations sur les femmes et les agricultrices sont très stéréotypées dans nos médias. Et les femmes sous- médiatisées (17% de femmes contre 83% d’hommes). Le plus souvent, les femmes sont confinées dans certains journaux (magazines féminins) et pour le reste, cantonnées à certaines rubriques : droits sociaux, famille, installation… La presse adore reproduire l’éternel portrait de la femme-héroïne-ultra organisée, qui concile avec assiduité travail et famille. Réducteur, non ?

Les journalistes confrontés à la réserve des femmes

Les invités de la table ronde dédiée « aux agricultrices et aux médias » n’étaient autres que… des journalistes et un communiquant ! Interpelés par les participantes, ils n’ont pas manqué de réagir aux annonces de sous-médiatisation des agricultrices. Pour le déplorer, le plus souvent…  « Pour ma part, je ne vois pas -et je ne fais pas- de différence entre agricultrices et agriculteurs ». Nicolas Legendre, journaliste indépendant, travaille pour la presse grand public, dont Le Monde. Pour lui, quel que soit le sujet à aborder, il n’a pas d’apriori et ira interviewer aussi bien une agricultrice qu’un agriculteur. Même son de cloche chez Soizic Quero, journaliste à Ouest France. « La femme est présente comme l’homme dans nos colonnes ». Mais la jeune journaliste a tout de même mis le doigt sur la trop grande réserve des femmes, dans certains cas.  « Les agricultrices doivent avoir confiance en elles, accepter de témoigner, oser prendre la parole. Parfois, nous journalistes, souhaitons interroger l’agricultrice et… c’est l’homme qui prend la parole. C’est à vous de passer devant ! ». Prêtes pour l’offensive, donc ? Pas si sûr, pas si facile. Toma Dagor, journaliste au Paysan Breton, confirme. Il connait bien le monde agricole et la presse spécialisée. « Les femmes n’ont sans doute pas la place qu’elles méritent, il nous manque parfois l’interlocutrice » reconnait-il, pragmatique. Dans les réunions et journées qu’il couvre pour son journal, il « fait avec » les présents : des hommes la plupart du temps. « Aux tribunes, on ne voit et n’entends que des hommes ! ce sont donc eux qu’on retrouve dans les articles… ». Et en reportage sur les exploitations ? Même constat : ce sont surtout les hommes qui prennent le devant pour répondre.

 

Les agricultrices doivent passer devant

« A vous, la presse de nous aider à prendre toute notre place », clame Nathalie Marchand, une agricultrice et responsable agricole d’Ille et Vilaine. Rompue à l’invisibilité qui frappe les femmes dans le milieu agricole, elle ne veut pas baisser les bras. Et comme elle l’a fait tout au long de sa carrière, elle incite chacune à prendre sa place, dans les médias, comme dans les organisations professionnelles. Pas évident, reconnait-elle, après des années d’expérience et de mandats. Aussi, un petit coup de pouce de la presse serait, d’après elle, bienvenu. De même qu’une vigilance des journalistes pour ne pas retomber – sans le vouloir- dans le sempiternel réflexe de se tourner vers les hommes dès qu’il y a interview.

 

Les hommes trustent les conseils d’administration

La révolution serait-elle d’abord intestine au monde agricole ? En grande partie. Il est vrai que depuis des décennies, les sièges d’administrateurs dans les OPA (organisations professionnelles agricoles) sont trustés par les hommes. Les hommes se cooptent, choisissent leur successeur, décident entre eux. « Ca commence à changer tout doucement, on voit quelques femmes avec des responsabilités, dans les conseils d’administration » se rassurent timidement quelques agricultrices. Mais les participantes restent perspicaces : « si la loi n’était pas passée par là, on ne viendrait pas nous chercher ! ». Oui, les femmes ont toute leur place à prendre, dans le secteur agricole, comme dans les autres domaines et les collectivités. Christine Orain-Grovalet, conseillère départementale et conseillère communautaire de Saint-Brieuc agglomération, avait fait le déplacement pour la journée et apporter son soutien aux agricultrices.

 

On redoute un peu les journalistes

Tout le monde s’accorde sur un point : même si on a envie d’être présente dans les média pour parler de son métier, on redoute la rencontre avec le journaliste et le contenu de l’article qui s’en suivra. Peur de se planter, de ne pas dire « les bonnes choses », de se laisser embarquer sur des sujets critiques… Crainte aussi de voir ses propos déformés, de tomber sur le journaliste qui ne connait rien au métier. « Pourtant, à chaque fois qu’on vous demande de témoigner, il faut y aller ! ». Hervé Le Prince, responsable de l’Agende de communication rennaise NewSens, est catégorique. « Si vous ne répondez pas présent pour l’interview, d’autres répondront à votre place, même s’ils ne travaillent pas dans l’agriculture. Eux donneront leur façon de voir, qui ne sera pas la vôtre, peut-être même opposée ! Vous aurez perdu une chance de faire passer votre point de vue ». C’est ce qui se passe aujourd’hui. Pour exemple : les défenseurs du bien-être animal, de l’environnement, diffusent largement leur opinion, après des années de silence du monde agricole sur ses façons de produire. Le retard devient difficile à combler aujourd’hui, tant le feu s’est vite propagé sur des questions devenues très sensibles dans l’opinion.

 

Les agricultrices se forment aux médias

Bien décidées à changer les choses, les agricultrices des Côtes d’Armor vont se former aux médias dans le courant de l’hiver. Nabila Gain, chargée d’animation territoriale à la Chambre d’Agriculture des Côtes d’Armor, rappelle que les différentes cessions de formation, qu’elle a contribué à mettre sur pied, sont ouvertes à toutes. Cinq thèmes sont proposés : la photo pour réussir sa communication ( 3-19 oct 2017), être à l’aise avec la presse (4 dec), communiquer sur son exploitation avec des journalistes (11 dec), communiquer en situation de crise (16 janv 2018), communiquer par les réseaux sociaux (5 février 2018). La formation, il est vrai, apporte en plus de compétences nouvelles, une confiance en soi accrue. Une arme dont les agricultrices doivent s’emparer au plus vite !

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